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Ce que nos budgets numériques construisent vraiment

Dernière mise à jour : il y a 2 heures

Nous parlons souvent de souveraineté numérique comme d'un sujet réservé aux États. Les débats portent sur les réglementations européennes, les investissements publics, les infrastructures critiques ou les tensions géopolitiques, les entreprises n'ayant, dans cette lecture, qu'à s'adapter aux cadres qui se dessinent au-dessus d'elles. Cette vision est trompeuse.

La souveraineté numérique se construit aussi dans les comités d'investissement, au moment où sont choisis un fournisseur cloud, une plateforme collaborative, une solution de cybersécurité ou un modèle d'intelligence artificielle.

Pris individuellement, ces arbitrages répondent à des objectifs parfaitement légitimes : améliorer la performance, accélérer un projet, réduire les coûts ou accéder plus rapidement à une innovation. Additionnés à l'échelle d'un continent, ils orientent pourtant les flux financiers, accélèrent la maturité de certains écosystèmes et déterminent, à terme, les capacités industrielles qui existeront demain. Chaque budget numérique est donc déjà une décision stratégique, et la seule question qui vaille est de savoir quelle stratégie il finance réellement.


Une dépendance qui ne résulte d'aucune décision unique

L'épisode Anthropic, en juin dernier, illustre parfaitement cette réalité. Le 12 juin, les utilisateurs non américains ont perdu l'accès aux modèles Claude Fable 5 et Mythos 5, jusqu'à la levée de la mesure par le Département du Commerce le 30 juin et le rétablissement du service le lendemain. Il ne s'agissait ni d'une panne, ni d'une cyberattaque, ni d'un manquement contractuel : l'entreprise appliquait une décision prise par les autorités américaines au titre du contrôle des exportations.


Ce qui rend cet épisode intéressant n'est pas sa durée, dix-huit jours restant anecdotiques à l'échelle d'une organisation. Ce qui mérite notre attention tient à ce qui n'a précisément pas dysfonctionné. Le contrat n'était pas rompu, les engagements de disponibilité n'étaient pas remis en cause, et pourtant la continuité du service dépendait d'une décision sur laquelle ni le fournisseur ni le client n'avaient de prise.


Cette situation ne révèle aucune faiblesse propre à Anthropic. Elle met en lumière une caractéristique de l'économie numérique actuelle, que le Cigref a qualifiée de fragilité structurelle : certaines dépendances dépassent désormais le cadre contractuel et relèvent de choix politiques ou industriels qui échappent aux organisations utilisatrices. Le phénomène n'a rien d'unilatéral. En 2025, un différend commercial avec les Pays-Bas avait conduit Pékin à suspendre des exportations de semi-conducteurs vers l'Europe. Deux puissances, un même levier, dont l'activation ne se négocie pas.


Un budget est déjà une politique industrielle

Nous considérons généralement les budgets informatiques comme des centres de coûts ou des leviers de performance opérationnelle, alors que chaque contrat cloud, chaque plateforme collaborative, chaque solution d'intelligence artificielle contribue à financer un écosystème industriel, sa capacité d'investissement et sa position concurrentielle. Pris isolément, ces contrats paraissent insignifiants. Additionnés, ils atteignent une échelle qui n'a plus rien d'anecdotique.

Une étude commandée par le Cigref évaluait en 2025 à environ 265 milliards d'euros par an la part des dépenses cloud professionnelles européennes revenant à des entreprises américaines, soit plus de huit euros sur dix.

C'est précisément ce raisonnement que la puissance publique a commencé à appliquer. Le 30 juillet, la Commission européenne a lancé un appel à projets pour la création de jusqu'à sept gigafactories d'intelligence artificielle, avec des candidatures closes le 12 novembre 2026 et des attributions attendues début 2027. Au-delà des montants annoncés, un élément mérite l'attention : dix-huit États membres se sont engagés à acheter ensemble une partie de la capacité produite plutôt que de négocier chacun son volume, et la France a d'emblée avancé cent millions d'euros de commande auprès du futur lauréat français. Cette décision est probablement plus structurante que les subventions elles-mêmes, parce qu'elle rappelle une évidence souvent oubliée.

Une industrie ne se développe pas uniquement grâce à des investissements publics. Elle se développe parce qu'elle trouve des clients.

Ce que les entreprises n'ont pas encore engagé

Rien d'équivalent n'existe aujourd'hui du côté privé. Il n'y a pas de démarche collective des grandes entreprises européennes visant à faire émerger un écosystème cloud et logiciel sur lequel elles auraient prise, alors qu'elles en sont les premiers financeurs et qu'elles en seraient les premières bénéficiaires.


L'objection est connue : les offres européennes n'auraient pas toutes le niveau de maturité de leurs concurrentes américaines. Elle est fondée, mais elle repose sur un raisonnement circulaire. Une offre ne devient pas mature parce qu'on attend qu'elle le soit. Elle progresse parce qu'elle est confrontée à des clients exigeants, à des environnements complexes et à des déploiements de grande ampleur.


Pendant plusieurs années, j'ai eu l'occasion d'accompagner le développement et la structuration d'offres technologiques. Une offre ne mûrit jamais seule. Elle évolue au contact de ses premiers grands clients, grâce à leurs exigences, à leurs retours d'expérience et à leur capacité à investir dans une relation de long terme. C'est cette dynamique qui transforme progressivement une solution prometteuse en une plateforme capable de répondre aux attentes des grandes organisations.


Cela ne signifie évidemment pas confier demain ses systèmes les plus sensibles à un acteur qui n'a pas encore fait ses preuves. La démarche qui me semble praticable est graduée. Elle commence par une cartographie des projets selon leur criticité réelle, exercice que peu d'organisations conduisent avec cette grille. Elle se poursuit en confiant à un acteur européen les charges dont l'interruption serait supportable, celles qui permettent d'apprendre sans exposer l'entreprise. Ces engagements, s'ils sont pluriannuels et suffisamment exigeants, donnent au fournisseur ce qui lui manque le plus, c'est-à-dire du chiffre d'affaires récurrent, des cas d'usage complexes et une raison d'investir. Le périmètre s'élargit ensuite au rythme de la maturité constatée, sur des critères posés à l'avance plutôt qu'au gré des circonstances.


Cette progressivité n'est pas une prudence excessive, c'est une condition technique. Les retours d'expérience de migration convergent : déplacer une architecture construite sur les services managés d'un hyperscaler vers un fournisseur européen relève rarement de la simple bascule d'infrastructure. Commencer par le périmètre le moins critique est aussi la seule manière d'acquérir cette compétence de migration avant d'en avoir besoin sur des systèmes qui ne tolèrent pas l'erreur.


Les instruments existent déjà

Ce qui rend cette inaction d'autant plus frappante, c'est que les outils nécessaires ont été construits, financés et testés, sans que les entreprises s'en soient saisies.


La Commission européenne a publié un Cloud Sovereignty Framework qui traduit la souveraineté en critères contractuels mesurables, répartis en huit domaines allant des dimensions juridiques et opérationnelles à la transparence des chaînes d'approvisionnement et à l'ouverture technologique, et gradués sur cinq niveaux. L'exercice n'a rien de théorique : ce référentiel a servi, le 17 avril 2026, à attribuer un marché de services cloud pouvant atteindre 180 millions d'euros sur six ans à quatre groupements européens, parmi lesquels Post Telecom associé à OVHcloud et CleverCloud, l'allemand StackIT et le français Scaleway. La Commission a annoncé son intention de mettre ce cadre à disposition de toutes les organisations.


Une entreprise dispose donc aujourd'hui d'une méthode d'évaluation gratuite, éprouvée sur un marché réel, pour objectiver ce que recouvrent les engagements de souveraineté de ses fournisseurs, au lieu de s'en remettre à leurs déclarations commerciales. En parallèle, des travaux de cartographie des capacités technologiques européennes existent également, portés par des coalitions industrielles et académiques qui recensent, couche par couche, ce dont l'Europe dispose réellement et ce qui lui manque.


L'infrastructure intellectuelle est donc prête. Ce qui manque n'est ni un référentiel, ni un inventaire, ni une subvention. Ce qui manque est une demande privée organisée.


Les questions que je continue de me poser

  • Où va réellement notre dépense numérique, non pas par poste comptable mais par juridiction ? Le résultat de cet exercice surprend généralement par son déséquilibre, et la part qui pourrait basculer sans perte mesurable de qualité se révèle presque toujours plus importante qu'anticipé.


  • Que se passerait-il si l'une de nos briques critiques devenait indisponible pendant trois semaines ? Juin a rendu la question concrète, et elle appelle un exercice réel plutôt qu'une réponse de séance.


  • Quel est, dans notre portefeuille de projets, le périmètre le moins critique sur lequel nous pourrions nous engager durablement auprès d'un acteur européen ? C'est la contribution la plus directe qu'une organisation puisse apporter à l'émergence d'une alternative, et celle dont le coût d'entrée est le plus faible.


Ces questions ne relèvent plus des seules directions informatiques. Elles concernent les directions générales, les achats et les directions financières, puisqu'elles portent sur l'allocation du capital autant que sur l'architecture technique.


Ce qu'il faudra observer

Pendant longtemps, la qualité d'une décision technologique se mesurait à son coût, à sa rapidité de déploiement ou à son retour sur investissement. Ces critères demeurent essentiels mais ne suffisent plus. Dans un environnement marqué par l'accélération des tensions géopolitiques et la concentration croissante des infrastructures, la performance se mesure aussi à ce qu'une décision rendra encore possible demain.


Le 12 novembre, la clôture de l'appel à projets européen révélera quels consortiums se sont portés candidats, et surtout quelle part d'entre eux est réellement portée par des opérateurs européens plutôt que par des acteurs extra-européens implantant des capacités sur le continent. Les attributions, début 2027, diront ensuite si le mécanisme de la commande mutualisée tient ses promesses.


Reste la question à laquelle la commande publique ne répondra pas à la place des entreprises. Dix-huit États ont su agréger leur demande pour faire exister une capacité qui n'existait pas encore. Rien n'empêche une filière, un groupement d'acheteurs ou quelques grands comptes européens d'en faire autant.

La seule chose qui manque est que quelqu'un, dans nos organisations, soit chargé de la question.

Je partage également quelques réflexions sur ce sujet dans mon article LinkedIn.


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